#Lettre ouverte à monsieur #Bazin, #maire de #Lormes (58)

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par le docteur laetitia perrin, MG 94

Laetitia Perrin « Pour l’installation des médecins sur le territoire, il ne faut pas hésiter à aller vers des mesures coercitives.  Puisque la formation d’un médecin est payée par l’Etat et que ses salaires sont payés par la Sécu, il faut l’obliger à rendre un peu de ce qu’il a reçu en lui imposant quelques années d’exercice à la campagne.  Et je suis persuadée que certains resteront…» Fabien Bazin, in Les technocrates de Bercy ont pris le pouvoir, Le Parisien, 14 novembre 2013.

  Cher monsieur,

J’ai lu avec grand intérêt votre intervention dans le Parisien de ce jour. Je suis Médecin Généraliste, depuis peu installée, et votre philosophie sur les devoirs des médecins m'irrite quelque peu… Entendre ce genre de phrases au comptoir d’un bar me fait déjà frémir, mais de la part d’un élu, j’en ai la fièvre chaude.

Certes, les études médicales sont payées par l’Etat. Sans doute serait-il temps de revenir sur ce principe que l’Université française est gratuite ? Vous avez peut-être raison. C’est peut-être en effet scandaleux. Ca m’aurait sans doute évité, de m’inscrire « gratuitement » pour plusieurs centaines d’euro en début d’année (9 fois, minimum). Cela m’aurait peut être aussi évité de tenter des expériences variées dans le domaine de la restauration, la saisie informatique, l’accueil, et autres petits jobs étudiants pendant mes 6 premières années. Autant faire payer l’entrée, hein, ce sera tellement plus juste. Au moins l’aide financière apportée de façon inconditionnelle par mes parents sera chiffrable, et donc redevable. Tout comme les prêts étudiants que j’ai contractés dès mes 18 ans.
L’Etat ne m’a rien donné du tout. Cet accès est LIBRE, et ne m’a été accordé que parce que j’ai travaillé dur pour réussir le concours, dont le pourcentage de réussite est également fixé par l’Etat (ça s’appelle le numerus clausus, vous connaissez ?).
Et pourtant, j’ai déjà « rendu » à ces investisseurs généreux mon droit d’accès au savoir. Il s’appelle l’Hopital. Instance originale et peu connue, elle m’a donné le droit gracieux d’y faire mes armes. En tant qu’externe j’ai eu le droit (comment l’en remercier éternellement ?) d’apprendre à recopier des chiffres dans des cases, dimanche inclus, pousser des brancards dans des couloirs avec ou sans fenêtres, et suivre des Médecins diplomés qui m’accordaient leur temps déjà rempli de missions que vous pensez sans doute sans importance.
Puis, l’expérience (et un autre concours pas du tout du tout stressant) m’a donné le droit de travailler dans ce même hopital, cette fois-ci PAYEE, pour ce qu’on appelle un salaire. Vous savez ? Les internes, ces étudiants, qui ne font rien qu’à être formés gracieusement 70h/semaine, mais qui, quand ils ne sont pas là montrent que, finalement, ils font TOUT. L’internat est quasiment la dernière forme d’esclavage moderne, mais bon, on apprend à prendre sur soi hein ? Le service rendu, l’accès au savoir, ça n’a tellement pas de prix…
Tout ça pour dire que si je dois aujourd’hui faire le bilan et « rendre » à la Nation ce qu’elle m’a donné, je conclus simplement que C’EST DEJA FAIT MONSIEUR ! Et pas qu’à moitié. 

Je n’ai plus de comptes à rendre qu’à MES PATIENTS. Vous savez, cette population abandonnée par mon égoïsme inégalé, et dont la preuve criante est de ne pas vouloir m’installer dans votre ville. Car oui, moi la citadine dans une zone sur-dotée, je préfère me la couler douce. Je préfère ne travailler que 12h les jours de semaine et 8 le samedi, tout en assurant les gardes de permanence de soins. Je suis une fainéante, à l’image de ma génération. Cette génération qui, sans AUCUNE HONTE, choisit majoritairement un poste salarié (plutôt qu’un cabinet de ville), où elle gagne le droit d’être malade, blessée, ou enceinte, quel scandale après tout ce qu’on a fait pour elle ! C’est vrai, c’est indigne.

Ah, et puis, au fait, je ne suis pas payée par la Secu. Je vous expliquerais bien le concept de paiement à l’acte, et de la prise en charge par une assurance à laquelle on cotise, et qui "rembourse" ensuite mais ça va devenir indigeste.

Je terminerais, pour boucler la boucle, sur de la psychologie de comptoir : traitez moi de fainéante, sans cœur ni citoyenneté, redevable, déjà trop nantie, et je n’aurai pas envie de venir rendre service. C’est bizarre la nature humaine... Bref, ça aussi, ce serait trop long à vous expliquer.

Veuillez recevoir, Monsieur, rien du tout de ma part, parce que j’ai plus rien en stock là, ça m’a plombée.

Ps : et la demande « d’aide à l’installation des petits artisans » après ces mots, c’est le coup de grâce ironique j’avoue… Sublime.

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Commentaires (5)

  • Invité (Parot)

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    Bonne réponse.
    Le niveau de désinformation de certains élus fait se demander s'il s'agit d’ignorance ou de connerie institutionnelle.
    quand on en connaît aussi peu sur un sujet, le seul devoir d'un élu est de fermer sa gueule.
    Dr Parot

  • Invité (Mérité PY)

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    Mme Perrin, chère consoeur,
    Je viens de lire et de relire votre réponse. Dans celle-ci tout est dit et rapporte la réalité de notre cursus de formation de médecin sur de nombreuses années. La médecine appartient à ceux qui la pratique et à eux seulement. Les propos absurdes, diffamatoires tenus par certains, rapportés par les médias sont le reflet parfait de leur incompétence notoire.
    Merci pour ce courrier qui fera fermer les trop grands clapets des beaux parleurs qui ne sont pas sur le terrain.

    Dr Mérité

  • Invité (sanquer)

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    bravo pour la pertnence de la réponse , je dois avouer que devant tant de mauvaise foi il est difficile ne ne pas rester bouche bée !

  • Invité (jobsanter)

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    Si les ruraux sont partis vivre en ville, il y a des raisons.

    La campagne, c'est bien le week-end et les jours de vacances, mais pour y vivre c'est :
    - perdre sont travail,
    - perdre ses amis
    - perdre sa vie de couple,
    - perdre sa culture, ses loisirs, ses racines,


    À qui donc profite le déracinement de citadins vers la campagne pour une vie sans avenir.

    Rares sont les citadins qui choisissent d'aller vivre à la campagne en sachant ce qu'ils vont perdre. Ils ne choisissent pas... d'autres ont choisis pour eux.

    Je me suis retrouvé à Lormes par accident et contre ma volonté depuis 16 ans. J'ai tout perdu... n'y allez pas.

    Un citadin déraciné à Lormes

  • Invité (nguyen)

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    bravo pour cette belle et juste réponse. le travail de désinformation générale est majeur, le mépris affiché des gouvernements et notamment celui de Touraine vis à vis des médecins est scandaleux, le désintérêt même de l'ensemble des médecins (hormis les 39 000 membres de Pigeons peu médiatisés) concernant leur avenir est inquiétant... la médecine n'est plus libérale, la rémunération est dérisoire et le harcèlement ininterrompu. La question est celle de la mobilisation générale pour faire entendre la colère de toute une profession contre une injustice, presque une maltraitance voire parfois (et nous n'en sommes pas loin avec les propos de Bazin) une diffamation. Dans tous les cas un mensonge et une méconnaissance volontaire, affichée; des décisions démagogiques et délétères.

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