Lettre ouverte d'une exilée du Tiers Payant...

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anonyme femmeLettre ouverte à Madame le Ministre de la Santé

Je commence cette lettre par vous exprimer mon respect pour votre formation et votre activité déployées jusqu’à présent. Pourtant, dans la même ligne, je tiens à vous faire part de mon étonnement par rapport au fait qu’une personne aux des idées claires sur l’économie et les finances comme vous, ne saisit pas le potentiel économique, social et moral destructif du tiers payant généralisé. Si je vous parle de destruction, c'est parce que ce serait la conséquence logique de cette loi mise en exercice.

D'abord, je pense que c’est déjà un phénomène visible à l’œil nu que les jeunes médecins français ont peur du libéral, et ils n’osent pas s’y installer - depuis de bonnes années. C’est en fait la raison pour laquelle «les déserts médicaux» sont apparus. Les médecins qui prennent la retraite trouvent rarement des successeurs, et la situation est encore plus difficile dans les communes isolées. Les jeunes refusent d'assumer la responsabilité d’un cabinet « en libéral » aux revenus fluctuants, pendant que les frais à l’état demeurent constants. L’installation et l'organisation du cabinet, tous les frais à payer, le travail administratif rajouté à celui purement médical – c’est ce qui fait « surgir » la méfiance des jeunes médecins envers le libéral. (Dans certains cas, elle est tout-à-fait justifiée). Quant aux horaires de travail en libéral, ils s’étendent pendant toute la journée.

Par conséquent, la plupart des jeunes se dirigent vers le secteur salarié (les hôpitaux), qui leur offre une stabilité financière sans aucun effort comptable de leur part, et des horaires fixes.

Voilà la situation actuelle  du secteur libéral, qui offre néanmoins la possibilité d’obtenir des revenus décents, suite à un travail épuisant.

Mais si ces revenus étaient drastiquement touchés dans leur intégralité par des retards de paiements de la part des caisses, dans la situation d’entrée en vigueur du tiers payant généralisé (comme ça se passe déjà pour les remboursements des CMU-C), et si les jeunes médecins étaient obligés d’intervenir également auprès des dizaines de mutuelles pour s’assurer le remboursement intégral, croyez-vous que dans ces conditions ils opteront encore pour le libéral? Tout ce que je peux vous dire est que c’est un rêve.

Je crois fortement que même les anciens médecins libéraux vont se réorienter. Il y aura un exode massif vers le secteur salarié, et les déserts médicaux seront plus « désertiques » que jamais!

desert medical

Je parle en connaissance de cause, car j'ai traversé toutes ces difficultés d’installation d’un jeune médecin (j’ai dû même fermer mon premier cabinet suite aux difficultés financières) , et je connais également les opinions des anciens médecins – donc, le monde médical libéral vu de l’intérieur.

Je vous expose aussi mon propre point de vue : je suis médecin roumain, j'ai déjà vu dans mon pays natal le système sanitaire que vous compter implanter ici. Ce système est à la base de la destruction de la médecine dite libérale roumaine, et en même temps , l’une des causes principales de l’exode des médecins roumains vers l’étranger. On ne peut pas faire une médecine de qualité avec des médecins appauvris, incertains sur leur lendemain, et complètement à la merci des caisses d’assurances. Ces derniers temps, on parle en Roumanie de la dissolution de la Caisse Primaire d’Assurances, car elle n’a pas été un réel support pour les médecins, mais leur moyen d’exploitation. Je ne permets pas de me prononcer sur les Caisses d’Assurances de France, que je respecte, mais j'ai la certitude qu'un mauvais système comme le tiers payant généralisé ne pourra pas avoir de résultats positifs. C'est comme le mauvais arbre qui ne peut pas donner de bons fruits.

Si ce système va être introduit de façon abusive en France – je l'affirme car j’ai appris que les médecins libéraux qui auront subi toutes les conséquences d’une mesure purement politique, ne sont même pas consultés – par un référendum, par exemple - je prévois également un grand exode à l’inverse des Roumains. Pourquoi rester ici, loin de leurs familles, si la situation devient pareille qu’en Roumanie ?

Bien-sur, vous pouvez leur souhaiter un chaleureux adieu, et dire que la France peut se passer de leur aide. Mais si vous demandez l’avis des milliers de patients, et même de leur confrères français, vous constaterez que la situation n’est pas du tout simple. Parce que ces médecins libéraux étrangers - roumains, bulgares et d’autres nationalités – sont venus combler un vide laissé par la « timidité » de leurs jeunes confrères français de s’installer dans le libéral – comme je l'ai précisé au début. Il y a de nombreux médecins français près de la retraite qui n’ont pas réussi à trouver des successeurs français malgré toutes leurs recherches et ils ont été heureux d'accueillir des médecins étrangers – qui se sont d’ailleurs très bien intégrés.

Maintenant , si votre loi du tiers payant généralisé va être acceptée, la France va perdre également cette « solution alternative » qu’elle avait trouvée. Non seulement les médecins étrangers ne viendront plus en France - mes collègues et moi les conseillerons de ne plus le faire - mais les médecins déjà installés quitteront la France, tour à tour.

union europeene 5

Il y aura donc un double exode : celui des médecins libéraux de tous les âges vers le secteur salarié, et d’autre coté, celui des médecins étrangers vers leurs pays d’origine. Le libéral n’existera plus, et ce sera grâce à vous.

Pensez-vous que vous pourrez obliger les jeunes médecins français à s’installer en libéral, par l’intermède des stages obligatoires en médecine générale ? Impossible, car la médecine ne peut pas être pratiquée ou défendue par des mesures de force. Cela ne tiendra pas à la longue. Vous obtiendrez, peut-être, une diminution drastique du nombre des étudiants en médecine, mais pas du tout le résultat attendu.

D’un autre coté, je sais que votre intention de permettre à tout patient d’avoir accès gratuit aux actes médicaux est bonne - en théorie, mais malheureusement, c’est la pratique qui compte. On ne peut pas avoir un peuple en bonne santé et des actes médicaux de qualité en sacrifiant les médecins – ceux qui assurent ces actes. Avez-vous pensé à ce qu’une grève des médecins puisse apporter ? C’est inconcevable, n’est-ce pas ? Les médecins n’ont pas le droit de le faire parce que les vies des autres, et même la vôtre, seront entre leurs mains.

Evidemment qu'ils n’ont pas le droit, et tout le monde sait qu’ils sont indispensables, mais ils sont les premiers à être humiliés et mis « le dos au mur » par des mesures politiques et économiques. Le jour ou les médecins libéraux se feront si rares que les patients devront chercher des conseils sur internet pour les problèmes urgents - parce que les spécialistes salariés n’auront pas le temps et les moyens nécessaires de s'occuper de tout le monde - sera le jour où les gens se rappelleront de vous et de votre loi de santé. Et cela ne sera pas dans votre avantage! On peut rester dans l'histoire de 2 manières : positive et négative. Néron, par exemple, est entré en histoire pour avoir mis feu à Rome.

J'ai appris à aimer la France, je partage tous ses problèmes, je l’admire pour la couverture sociale et les droits qu’elle accorde aux citoyens aux revenus bas. Je souhaite pour qu’elle reste toujours « la mère des pauvres de toutes nationalités ». Mais cela ne doit pas se faire par des mesures destructives par rapport aux autres catégories valables. C’est ce que c’était passé en Roumanie pendant le communisme : on était tous égaux en revenus ; les études, les diplômes et les valeurs humaines n'avaient aucune importance. En réalité, nous étions tous aussi pauvres. Les intellectuels , même un peu plus que les autres catégories, parce qu’ils étaient « indirectement productifs » .

C’est exactement ce que le tiers payant généralisé risque d'apporter en France : l’appauvrissent du médecin – car s’il n’a pas son remboursement au moment de l’acte, mais très tard après, et les frais pour l’état n’en tiennent pas compte, le médecin sera considéré pauvre, malgré son revenu sur le papier.

En plus, les patients pauvres sont couverts par des CMU, et même pour ceux qui ne le sont pas, le médecin a le droit de faire une dispense de frais, donc établir un tiers payant, s’il le considère nécessaire. Les médecins font même des gratuités (moi, j’en ai fait plein) ; donc les patients vraiment pauvres sont soutenus. En conclusion, le problème des revenus bas est un faux problème - dans la plupart des cas. Et même dans cette situation, si vous voulez être sure que les personnes aux revenus bas pourront accéder à une consultation, vous pourriez décréter l’obligation pour les médecins libéraux de faire des dispenses d’avance de frais pour les patients dont les revenus seront encadrés dans certaines limites (même si supérieurs aux revenus qui ouvrent droit aux CMU-C et aux AME) ; limites établies par vous-même. C’est normal que dans cette situation, les patients devront présenter des attestations de revenus données par l’Administration Financière.

Quant aux autres patients, pourquoi quelqu’un qui touche un revenu égal ou même supérieur au médecin, aurait-il le droit au tiers payant ? Ce ne serait pas une « dépense de luxe » pour la protection sociale ?

J'ai eu l’occasion et la possibilité de comparer deux systèmes de santé, et je peux affirmer qu’en France la protection sociale est vraiment efficace telle qu'elle à présent et dans cette situation « le mieux serait l’ennemi du bien » selon un proverbe roumain. « Le mieux » que vous envisagez pour l'avenir serait le cauchemar qui a détruit le système sanitaire roumain.

J'espère que mon « cri du cœur » - un véritable « SOS » que je vous ai lancé - aura un écho positif. Je compte sur votre capacité de discernement et sur votre sensibilité afin de trouver la meilleure solution pour les médecins et pour leurs patients.

Je vous remercie pour votre attention et compréhension,

et veuillez agréer tout mon respect pour vous, et pour votre capacité de prendre la meilleure décision pour la France, au–delà des divers groupes d’intérêt.

Dr XXXXXX

Médecin libéral

YYYYYY

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